Un terrain propice à l’expérimentation de nouveaux outils

Par Trajectoire, le 9 décembre 2016.

(Partie 3)

LA POSTURE DU DESIGNER-FACILITATEUR
Il est enfin temps de vous partager les premiers apprentissages réalisés sur le terrain du projet REPAIRS en collaboration avec l’ergothérapeute et étudiant-chercheur Pier-Luc Turcotte. Nos deux précédentes nouvelles (Partie 1 et Partie 2) à son propos exposaient les premiers ingrédients qui ont été réfléchis afin que ce défi soit abordé de manière participative avec tous les acteurs clés autour de la table. C’est donc, pour Trajectoire-PRÉSÂGES, l’occasion d’explorer comment le designer-facilitateur peut favoriser le partage du leadership et un réel échange entre les divers types de savoirs (académique, terrain, expérientiel, etc.). Avec la loupe du design thinking, quels sont les mécanismes qui donneront son plein potentiel au projet de recherche?

MARIE, LE PERSONA
Pour certains, il peut être très abstrait de repenser la pratique des ergothérapeutes en soutien à domicile pour favoriser davantage la participation sociale des aînés. Comment peut-on donc ancrer la réflexion dans le concret? L’idée qui a émergé fut d’utiliser un persona, personnage fictif, auquel on se réfèrerait tout au long du projet. Voilà comment Marie, l’ergothérapeute, a été créée. Elle a été intégrée aux journaux de bord complétés par tous les participants afin d’amorcer leur réflexion avant les entretiens. Développé sous la forme d’un cahier, le journal de bord a été adapté pour laisser une place à Marie au cœur de chacune des questions. Dès le premier entretien de groupe, nous avons pu remarquer son impact dans les échanges. Même si tous l’imaginent différemment, elle permet de canaliser une conversation sur l’ergothérapie de manière plus concrète et humaine. Son côté fictif, quant à lui, laisse place à leur créativité. En réfléchissant au contexte idéal où elle pourra favoriser la participation sociale, nous pouvons ensuite le transposer au réel et identifier plus facilement les freins et leviers pour y arriver.

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LES CARTES BRISE-GLACE
Les entretiens de groupe sont souvent utilisés en recherche afin de stimuler les interactions et le dialogue entre les acteurs d’un milieu. Si on ajoute le facilitateur à l’équation, comment combler les besoins de la recherche tout en lui donnant le potentiel de nous amener sur des terrains inconnus? Pour passer de l’entretien à la conversation, nous avons eu envie d’essayer un outil provenant de la pensée design : les cartes brise-glace. Tout comme le persona de Marie, est-ce que ces cartes peuvent nous aider à concrétiser et à canaliser les échanges? Entre répondre à une question et parler d’une idée qui est représentée sur une carte imagée devant nous, nous avions l’impression que la seconde option ouvrait davantage les perspectives. Inspirés des questions du projet de recherche de notre complice chercheur, nous avons donc créé une série de cartes imagées. Les pistes de solution issues des écrits scientifiques ont aussi été ajoutées à la série afin de voir les réactions qu’elles provoqueraient.

À notre premier essai des cartes avec le groupe d’aînés, elles ont permis de rendre les échanges plus fluides et, quand nous sentions le moment opportun, nous n’avions qu’à déposer une nouvelle carte sur la table pour rediriger les échanges. La pertinence des cartes a vite été démontrée par les réactions des participants. Il a été amusant de voir les différentes manières de les interpréter. Cela a grandement nourri les échanges et a amené les participants à se questionner entre eux. Mission accomplie, nous avons en effet pu prendre un pas de recul et laisser les participants aborder le sujet en mettant leurs expériences et leurs idées sur la table.

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LES OUTILS EN MODE AGILE
Afin que les idées émergent dans un esprit de co-construction, les cartes imagées n’ont été utilisées qu’après avoir permis aux participants de s’exprimer selon leur propre perspective. En leur laissant cette marge de manœuvre, ils ont exploré certains sujets sans même que nous ayons à en sortir la carte y correspondant. Leur engagement dans la conversation nous a aussi amenés à changer l’ordre prévu des cartes pour bien rebondir au fil de leurs échanges. Ils se sont finalement mis à utiliser les cartes, à les prendre pour insister sur un aspect et même à les pointer s’ils sentaient qu’un autre participant s’éloignait du sujet. Avec ce simple outil, le contexte était maintenant propice à l’intelligence collective et nous avons senti qu’ils se sont approprié la discussion.

Nous avons poursuivi les ateliers en adaptant la série de cartes au fur et à mesure. Si l’une d’elles ne stimulait rien, nous l’enlevions. Selon le type d’intervenant, nous adaptions les énoncés sur les cartes à leur perspective. Si une idée nouvelle émergeait d’une rencontre, nous l’ajoutions aussi à la série afin qu’elle soit mise à l’épreuve dans les ateliers suivants. Finalement, en jetant un coup d’œil à l’évolution de l’ensemble de cartes, nous nous rendons compte que cela a permis de facilement synthétiser les idées fortes tout au long du processus.

LA COMPLÉMENTARITÉ DES CARTES
Pour l’atelier avec les intervenants communautaires, nous avons plus qu’adapté la série de cartes. Actuellement peu présents dans l’intervention de l’ergothérapeute en soutien à domicile, sur quoi canaliser leur perspective? S’ils sont plus souvent appelés à travailler en partenariat et qu’ils ont une bonne connaissance des acteurs de leur milieu, comment peuvent-ils aider Marie, l’ergothérapeute, à favoriser la participation sociale? Avec l’intuition que cette nouvelle pratique implique une meilleure complémentarité des acteurs du milieu, ils nous semblaient bien placés pour porter ce regard. Comment alors explorer cette complémentarité grâce aux cartes?

Afin d’y parvenir, l’idée a été d’ajouter une étape au processus de l’atelier. Après avoir passé en revue les cartes, de nouveaux éléments ont été ajoutés sur la table : une grande ligne verte pour tracer le chemin vers la participation sociale des aînés, des cartes représentant différents acteurs, des cartes vierges pour ajouter des idées et d’autres pour identifier les possibles défis à relever. Pour atteindre la complémentarité, les participants ont été invités à placer les cartes sur la ligne verte de manière à créer une suite logique d’actions et d’acteurs selon les forces de chacun. Travailler de manière aussi visuelle a facilité l’identification des actions manquantes et des acteurs inactifs. Dans la discussion, ils ont donc convergé vers une proposition très concrète. Ils sont même allés jusqu’à se placer eux-mêmes sur cette ligne et à nommer le rôle qu’il serait pertinent d’y jouer afin de bien aligner les forces du milieu.

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LES CONTRAINTES MÈNENT À LA CRÉATIVITÉ
Avec de l’ouverture et de la créativité, il est possible de naviguer dans un cadre plus fluide où les soucis d’objectivité et de rigueur de la recherche demeurent bien présents. Cela peut sembler être une prise de risque mais en prenant le temps nécessaire, il est possible de faire les choses différemment et de laisser plus de place à la spontanéité. De notre côté, nous avons vu la possibilité de mettre en dialogue ce projet et la vision de la pensée design et de créer des ateliers plus vivants où il serait tout de même facile de récolter ce dont on a besoin. Cette expérience est jusqu’à maintenant une grande source d’apprentissage pour nous. Avec la capacité de mobiliser l’intelligence collective et pouvant compter sur l’ouverture de nos complices, nous voyons un réel potentiel à ce que le milieu communautaire soit un espace où se construisent des savoirs.

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